Autre fait :
Demba Traoré n'est ni un candidat de la France Insoumise, pas même proche de ce mouvement, ni un candidat d'extrême gauche.
Pour l'élection du premier tour, le cadre bancaire était à la tête d'une liste citoyenne apartisane composée essentiellement de personnes de la société civile.
Arrivé derrière Thierry Meignen, il a fusionné sa liste avec deux autres concurrentes :
celle de la gauche rassemblée, emmenée par l'ancien maire communiste Didier Mignot et celle tendance centre droit, dirigée par un entrepreneur local, Mohammed Cherif.
C'est cette union qui a permis leur victoire, et la fin du système Meignen au Blanc-Mesnil.
Autre précision majeure pour comprendre le traitement médiatique du deuxième tour au Blanc-Mesnil :
hormis les reporters du Monde et du média en ligne C carré qui ont rapporté fidèlement en mots et en images cette soirée électorale, aucun des médias qui ont diffusé les images des huées, n'était présent sur place.
Un grand classique lorsqu'il s'agit de la Seine-Saint-Denis, territoire qui n'intéresse que pour créer la polémique mais qui fait très rarement l'objet d'une attention médiatique sérieuse.
Ces médias se sont donc contentés de récupérer les images postées sur les réseaux sociaux par la journaliste du Monde et par les électeurs du Blanc-Mesnil eux-mêmes pour leur faire dire, souvent, le sens inverse de ce qu'elles montrent.
D'ailleurs, aucun d'entre eux n'a pris la peine de contacter Ivanne Trippenbach, la journaliste du Monde et moi-même, alors que nous avions posté quasiment en direct photos et vidéos de la soirée électorale sur nos réseaux sociaux.
Enfin, s'agissant des "racailles" pointées autant du doigt par Charles Consigny que par Thierry Meignen, soulignons que la liste du nouveau maire élu Demba Traoré compte des cadres de la fonction publique, des chefs d'entreprise, des experts-comptables, des étudiants, des cadres du privé, un chef cuisinier, une éducatrice, un chauffeur poids lourd, un artisan, des techniciens, un ambulancier, chef d'une caserne de pompier, une infirmière…Les fameuses racailles donc…
Des huées transformées en violences et des insultes imaginaires
Depuis dimanche 22 mars, ce sont les huées adressés à Thierry Meignen par la foule qui ont cristallisé le récit médiatique les assimilant à des agressions. Ce choix éditorial étonne. Il est déjà bien hasardeux de considérer les huées comme de la violence. C'est pourtant l'expression citoyenne la plus banale possible. Combien de huées à l’égard d'Emmanuel Macron ces mêmes médias ont-ils documenté sans en faire l'illustration d'une violence politique ? Par ailleurs, aucun d'entre eux n'a visiblement cherché à comprendre les raisons de ces huées. Ce traitement médiatique de la soirée électorale du Blanc-Mesnil est d'ailleurs un cas d'école de la décontextualisation et de la dépolitisation du récit journalistique.
Avant l'arrivée de Thierry Meignen, vers 21h30, j'ai vu une foule impressionnante, des jeunes, des vieux, des familles, des voisins, des copains, des couples se diriger vers la mairie, puis s'engouffrer péniblement dans la grande salle de l'hôtel de ville avant de laisser éclater sa joie. J'ai vu des électeurs danser, chanter, entonner spontanément à plusieurs reprises la Marseillaise, sautant dans les bras les uns des autres, parfois en larmes, fêtant la victoire déjà connue depuis plus d'une heure de l'enfant de la ville, Demba Traoré, aux cris de "Demba, Demba" ou de "Blankok, Blankok", surnom local de la commune. Outsider de la campagne, personnalité reconnue au Blanc-Mesnil, ancien capitaine de l'équipe de foot locale, Demba Traoré était jusque-là cadre spécialisé en conformité bancaire.
Ces images de liesse populaire au Blanc-Mesnil disponibles à souhait sur les réseaux sociaux des habitants ne correspondaient pas au story-telling : elles n'ont pourtant pas été diffusées à la télé.
Puis, aux alentours de 22h40, accompagné d'agents de la police municipale, Thierry Meignen, le sénateur candidat battu, surgit dans la salle, sans heurts, sans invectives pour annoncer officiellement les résultats.
À ce moment-là, il n'y a pas de huées. Thierry Meignen est alors filmé par des dizaines d'habitants immortalisant avec leurs téléphones portables la fin de douze années de son pouvoir.
Lorsqu'il prononce son propre score électoral, la foule ne dit rien : comme le montrent mes images, pas un bruit.
En revanche, à la lecture des résultats de son adversaire, Demba Traoré, la foule exulte de joie. Thierry Meignen, lui, ne saluera à aucun moment la victoire du nouveau maire du Blanc-Mesnil démocratiquement élu. Cette inélégance républicaine ne sera, elle, pas notée sur les plateaux télés.
C'est lorsque Thierry Meignen annonce "un recours pour annulation" du scrutin en raison d'"irrégularités majeures", soulignant une "campagne particulièrement agitée" que les électeurs amassés devant lui commencent à le huer copieusement. Présente juste en face de Thierry Meignen, entourée de dizaines d'habitants, je n'ai entendu aucune insulte visant l'ancien maire. "Annoncer un recours de cette manière-là alors que la foule était heureuse, c'était une manière pour Thierry Meignen de ne pas reconnaître le vote des habitants, me confie Mohamed, habitant du centre du Blanc-Mesnil. C'est un déni de démocratie comme la ville en a connu mille depuis 12 ans. Nous n'avons jamais été violents, ni agressifs et les huées étaient plus que méritées. Surtout quand on sait comment Thierry Meignen a tout fait pour salir les habitants des quartiers. Ils lui ont répondu par les urnes, pas par la violence. C'est ça qu'il n'a pas supporté".
Les comptes de la fachosphère ont aussi largement relayé une image de Thierry Meignen, tête baissée après son allocution, censée montrer à quel point il aurait été humilié.
Sauf qu'à ce moment-là, comme on peut le deviner à partir de ma vidéo publiée ci-dessus, le sénateur et ancien maire du Blanc-Mesnil se prend simplement les pieds dans le ruban installé autour du micro…
"
Escorté par la police municipale"
De nombreux médias ont souligné le fait que Thierry Meignen a été raccompagné par la police municipale. En réalité, l'entrée de l'hôtel de ville était déjà gardée par ces agents, avant même l'irruption de Thierry Meignen.
Quant à son départ de la grande salle de la mairie, les vidéos montrent très clairement que le sénateur n'est jamais bousculé, certains lui frayant même le passage. "
Cette escorte par la police municipale est clairement une mise en scène, explique Véronique, une habitante. D'ailleurs, les policiers municipaux ont sillonné la ville toute la journée avec cette idée de maintenir une forme de pression, de peur et d'intimidation".
C'est ce que décrit précisément la journaliste Ivanne Trippenbach dans son article du Monde :
"Thierry Meignen avait annoncé des heurts au bureau numéro 17, au cœur des Tilleuls, cité de 10 000 habitants. Des policiers ont patrouillé à cheval, à moto et en voiture (...) Aucun incident n'a été constaté par Le Monde.
Des groupes d'électeurs discutaient simplement, prenant des nouvelles des familles des uns et des autres, commentant la défaite de l’OM ou la participation électorale".
Sofiane Boukhors, enfant des Tilleuls, président de l'association humanitaire Speranza dans le viseur de Thierry Meignen, se souvient lui du premier tour. "
Ce soir-là, après l'annonce des résultats, nous sommes restés sur le parvis en attendant Fianso [ndlr, le rappeur comédien est originaire de la ville et s'est engagé dans cette campagne pour "faire sortir Thierry Meignen de la mairie"].
Les policiers municipaux nous entouraient, gants coqués, casques vissés sur la tête, LBD en suspens.
Ils tournaient autour de nous et nous provoquaient mais personne ne les calculait. La police municipale a toujours été une sorte de milice sous ses ordres".
Pour Rachid Amghar, autre habitant du Blanc-Mesnil, connu pour avoir subi un acte de censure de Thierry Meignen (ce dernier refusa qu'il se produise au théâtre de la ville avec son ami Grand Corps Malade),
il rappelle que "cette victoire a été célébrée devant le poste de la police nationale et aucune interpellation n’a été faite".
Quant au bras d'honneur d'un des habitants présents à l'hôtel de ville et diffusé sur les antennes, aucune information n'est donnée sur le contexte. "
Ce bras d'honneur, c'est un mec du quartier qui avait commencé à boire dès 16h", précise Sofiane Boukhors. "
Cinq-cents personnes étaient présentes à cette grande fête citoyenne. C'est insignifiant de relater ce bras d'honneur", estime le même Rachid Amghar.
Colère contre le système Meignen
Ce qui s'est exprimé dimanche et qui est totalement absent du récit médiatique, c'est une colère profonde vis-à-vis de Thierry Meignen. Dans l'entre deux tours, il a multiplié les mensonges et les propos diffamants à l'égard de la liste adverse.
Objectif :
effrayer les électeurs.
Il a par exemple expliqué dans une vidéo de campagne que ses adversaires souhaitaient supprimer la police municipale, ce qu'ils n'ont jamais proposé, annonçant une hausse à venir de la délinquance, les qualifiant d'"ultra gauche" alors que la criminalisation de l'extrême gauche était poussée à son paroxysme avec la mort de Quentin Deranque. Sans parler des nombreuses fois où Thierry Meignen et son équipe, durant ces deux mandats, ont qualifié des habitants des quartiers de "racailles" ou de "connards".
Comment raconter les huées sans expliquer le bilan de celui qui a conduit les affaires de la ville pendant douze ans, mettant en place une politique violente, inhumaine, faite de chasse aux sorcières, de clientélisme, de harcèlement, de stigmatisation des habitants des cités populaires, de gentrification à marche forcée, de magouilles ? Sans oublier un logiciel politique à l'extrême droite, dissimulé un temps mais qui s'affiche désormais au grand jour lorsqu'une vidéo montre la présence de Thierry Meignen avec sa compagne (l'ex première adjointe de la ville, Christine Cerrigone) à l'anniversaire de Sarah Knafo au printemps 2025. Le tout en présence d'Éric Zemmour, multi-condamné pour incitation à la haine raciale.
C'est cette trahison XXL documentée dans mon livre-enquête qui explique les huées.
Mais aucun média audiovisuel n'a pris le soin de rappeler ces faits. Aucun. Et vu la violence du système Meignen sur les habitants, cette expression du mécontentement est même plutôt sympathique. Même les vidéos d'habitants filmant Thierry Meignen à l'extérieur de l'hôtel de ville se dirigeant vers son véhicule ne montrent jamais aucune violence exercée à son égard. Tout juste les entend-on dire : "Au revoir", "on ne veut pas d'extrême droite", "ici, le peuple a parlé", "dehors les racistes".
En 2014, Thierry Meignen hue lui-même le maire sortant
En revanche, comme je le raconte dans Main basse sur la ville, de nombreux Blanc-Mesnilois se souviennent parfaitement de l'ambiance de l'annonce des résultats du premier tour dimanche 23 mars 2014, qui sera remporté une semaine plus tard par Thierry Meignen. Ses partisans, déchaînés, huent le maire sortant, Didier Mignot qui avait bien du mal à terminer son allocution alors qu'il remerciait l'ensemble des électeurs pour leur exercice citoyen.
Les pro-Meignen lui criaient alors :
"dégage" , "du balai", "on en a marre de toi" , "vous n'êtes plus chez vous".
Comme le montrent ces images filmées ce soir-là (à 9 minutes 06), Thierry Meignen lui-même a hué l'ancienne équipe, le maire Didier Mignot et l'ancienne ministre, Marie-Georges Buffet.
Après sa défaite dimanche 22 mars 2026, Thierry Meignen s'est épanché auprès du Figaro ("j'ai perdu douze ans de ma vie pour des gens qui ne respectent rien") prédisant le pire pour le Blanc-Mesnil et poursuivant ses propos diffamants : "
La ville va être divisée entre les racailles et ceux qui ont peur (...) Le vote communautaire et le clientélisme qui est à l'œuvre en Seine-Saint-Denis sont la preuve qu'on ne peut pas gentrifier le 93. Le département est foutu !" Il annonce également au Figaro qu'il ne siégera pas au conseil municipal.
Selon nos informations, il a démissionné de son mandat avant même le premier conseil municipal comme sa compagne, Christine Cerrigone et sa soeur, Brigitte Lemarchand.
"
Les racailles ont gagné"
C'est à partir de la soirée du mardi 24 mars 2026 que le sujet devient grand public. "
Les racailles ont gagné",
indique Charles Consigny, tranquillement assis sur sa chaise de chroniqueur, sur BFMTV. "
Ils peuvent sortir un élu de la République sous les crachats, les quolibets, à la limite de la violence physique à tel point que ce pauvre maire est obligé de se faire protéger par les policiers".
Le lendemain, mercredi 25 mars 2026, l'Oeil du 20h, la rubrique de vérification du journal du service public sur France 2, s'engouffre dans la brèche affirmant que "des témoins leur ont rapporté des insultes", proférées à l'encontre de Thierry Meignen.
Jeudi 26 mars 2026, dans Les Grandes Gueules diffusée sur RMC, Charles Consigny persiste :"
Les bandes de racailles ultraviolentes se sont pointées pour sortir le maire du Blanc-Mesnil".
Les images des électeurs de la commune huant l'ancien maire ont même été diffusées jusque dans l'émission Quelle époque ! samedi 28 mars 2026, toujours sur France 2, comme l'illustration d'une "mairie gagnée par la France Insoumise où ses partisans ont hué, pourchassé, certains maires sortants battus".
Il est absolument inquiétant de l'écrire, et pourtant :
tout ce que ces médias précités ont dit de cette soirée électorale au Blanc-Mesnil est faux. Et si je peux l'affirmer si fort c'est que, contrairement à eux, j'étais présente sur place. Rien de tout ce qui a été affirmé si promptement n'a existé.
C'est un naufrage médiatique, une insulte à tous ces nombreux électeurs qui se sont démocratiquement exprimés, et un écho démentiel donné aux publications de l'extrême droite.
https://www.arretsurimages.net/articles ... nformation