Publié aujourd’hui à 01h03
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Cette fois-ci, cela ressemble un peu à de la panique. Vendredi 27 mars, Wall Street a terminé la séance en forte baisse (1,67 % pour l’indice des grandes entreprises S&P 500 et 2,15 % pour le Nasdaq riche en technologies) sur une
quintuple inquiétude :1/ la poursuite de la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz, qui provoque l’envolée du prix du pétrole au Texas (100 dollars, environ 86 euros) ;2/ les risques d’inflation, qui pourraient conduire la banque centrale américaine (Fed) non pas à baisser, mais à remonter ses taux d’intérêt ;3/ la capacité de géants de la tech à financer la révolution de l’intelligence artificielle (IA) et 5/ l’incapacité des grands fonds privés à rembourser leurs bailleurs de fonds.
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Résultat, les investisseurs perdent patience avec la guerre provoquée par Donald Trump : le Nasdaq est en recul de 12,8 % par rapport à son plus haut, le S&P 500, qui connaît sa cinquième semaine consécutive de baisse, a perdu 9,5 %, tandis que l’indice Dow Jones est en retrait de 10,6 %. Au-delà de 10 %, les opérateurs parlent de correction : ce chiffre a de l’importance car les traders le prennent en compte dans leurs opérations, se couvrant en général davantage, ce qui accentue les pertes.
Dans le même temps, les taux d’intérêt augmentent, le rendement des emprunts d’Etat à dix ans atteignant 4,44 %, contre 3,95 % le 27 février. Cette évolution peut paraître paradoxale : normalement, les investisseurs devraient se réfugier vers les obligations américaines, valeurs sûres, et faire baisser les rendements. Mais, dans ce monde où rien n’est sûr, dans un pays endetté, les taux montent, ce qui fait mécaniquement baisser la valeur des obligations. Résultat, comme le titre le Financial Times,
actions et obligations chutent de concert, le conflit iranien ne laissant aux investisseurs « nulle part pour se cacher ». Si l’or a rebondi vendredi, il a perdu 14 % depuis la déclaration des hostilités. Certes, c’est après avoir monté considérablement depuis des mois, il n’empêche, la situation est inédite. Seul le dollar obéit aux règles classiques de valeur refuge, l’euro valant 1,15 dollar, contre 1,18 fin février.
L’inflation, grande panique du moment
Le choc arrive dans un contexte compliqué : il peut rappeler les années 1970, lorsque le premier choc pétrolier provoqué par la guerre de Kippour, en octobre 1973, avait été déclenché sur fonds d’inflation, d’instabilité monétaire et de vieillissement de l’industrie des « Trente Glorieuses » face à la concurrence du Japon.
En raison de l’inflation, la grande panique du moment, les taux pourraient remonter. Le marché estime que le probable futur président de la Réserve fédérale, Kevin Warsh, ne sera peut-être pas aussi inféodé à Donald Trump que le président américain, qui l’a choisi, ne l’espère.
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Côté économie réelle, la grande inquiétude porte sur l’IA, qui pourrait entraîner des gains de productivités, détruire des pans entiers de l’économie, mettre au chômage des centaines de milliers de personnes et se révéler bien délicate à rentabiliser. Sur les marchés, en revanche, le pire est peut-être passé. « La bulle a déjà éclaté », confie Ramon de Oliveira, ancien dirigeant de JP Morgan. Des géants de la tech ont perdu de leur superbe – Microsoft, Meta, Amazon et Aphabet (Google) ont vu leurs actions chuter respectivement de 35 %, 34 %, 23 % et 21 % depuis leurs plus hauts. Alphabet et Meta ont, de surcroît, souffert de la condamnation de leurs réseaux sociaux dans deux procès, l’un au Nouveau-Mexique, l’autre en Californie, pour mise en danger de leurs utilisateurs mineurs.
Les petites valeurs de l’IA sont massacrées, perdant parfois plus de la moitié de leur capitalisation, tout comme les industries susceptibles d’être remplacées par l’IA, notamment le secteur du logiciel et du conseil. Mais on a sans doute presque atteint le fond, les investisseurs particuliers ayant beaucoup de liquidités.
Finance obscure
« Ce qui m’inquiète plus, c’est le risque macroéconomique et le risque de crédit », poursuit M. de Oliveira.
Le risque de crédit, c’est ce nombre croissant de fonds fermés, qui offrent régulièrement des fenêtres de liquidité à leurs clients, mais sont incapables de le faire. Apollo Debt Solutions a ainsi limité à 5 % de son fonds les remboursements alors que la demande des investisseurs était de 11,5 %. Blue Owl Capital a également empêché des retraits de capitaux. Selon The Wall Street Journal, sur 7,9 milliards de dollars de demande de remboursement de ces fonds formulés au premier trimestre 2026, 2,1 milliards n’ont pas été honorés. Comme avant la grande crise financière de 2007-2008, provoquée par le financement hasardeux et opaque de prêts immobiliers à risque, l’inquiétude est accrue par cette finance obscure, non cotée en Bourse et dont les risques sont difficiles à évaluer. Même les banques les plus solides reculent, comme la « patronne » de Wall Street, JP Morgan en recul de 16 % par rapport au plus haut.
Le troisième risque évoqué par Ramon de Oliveira est politique : de nombreux Américains et investisseurs faisaient confiance à Donald Trump car, bon an mal an, les marchés et l’économie lui servaient de corde de rappel, comme l’a montré sa rapide reculade sur les droits de douane il y a tout juste un an. Sauf que la situation pourrait avoir changé, avec une guerre non annoncée et non maîtrisée.
« La vraie question est de savoir si on est à a fin du trumpisme », assène Ramon de Oliveria. « Il y a quinze jours, Trump disait : “J’arrête la guerre quand je veux”. Maintenant, ce sont les Iraniens qui ont la main et disent qu’ils arrêtent quand ils veulent. Cela ressemble à Jimmy Carter », poursuit-il.
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L’ancien président démocrate avait été humilié, en 1979, par la prise d’otage des diplomates américains à l’ambassade de Téhéran et l’échec de leur opération de sauvetage.
Pour Ramon de Oliveira, « les marchés s’inquiètent d’un risque économique sévère de stagflation, avec une économie qui ne crée pas d’emplois avec l’IA, et une crise politique sérieuse, car Donald Trump va perdre la Chambre aux midterms [élections de mi-mandat en novembre], voire le Sénat ». Ainsi, la débandade en Bourse ne serait pas celle du pétrole, mais celle du trumpisme lui-même.
Arnaud Leparmentier (San Francisco, correspondant)