https://www.marianne.net/societe/video- ... rentissageAntoine Frérot, le PDG de Veolia, est un fervent défenseur de l’apprentissage. Pourtant, sa prestation au micro de France Inter ce mercredi 30 août ne risque pas de faire tomber les clichés sur ces contrats de formation en alternance, officiellement loués en chœur par gouvernement et entreprises, mais souvent dévalorisés dans la réalité. « Est-ce que vous avez poussé l’un de vos enfants à être apprenti ? », demande du tac au tac la journaliste Léa Salamé à Antoine Frérot. Réponse balbutiante du grand patron : « Non je ne l’ai pas fait parce que... étant brillants à l’école... et l’un voulant être médecin... L’autre peut-être, ma dernière, le sera, d’ailleurs, apprentie, mais en études supérieures ! Donc le problème ne s’est pas posé. »
Ouf, les enfants d’Antoine Frérot ont échappé au « problème » de l’apprentissage parce qu’ils sont « brillants à l’école ». De quoi accréditer un peu plus l’idée que l’alternance, c’est pour les autres, ceux qui ne sont pas aussi « brillants »...
"Considéré comme une voie de garage"
Le PDG de Veolia n’a plus qu’à sortir les rames pour défendre malgré tout les vertus de ce type de contrat. Dans son entreprise, « depuis dix ans, plus de 70% des recrutements sont faits par l’apprentissage. Pour tous les types de population, je peux témoigner que l’apprentissage, ça marche », assure-t-il. « Or, ce qu’on constate, c’est qu’en France, l’apprentissage stagne », constate ensuite Frérot, en s’alarmant : « L’apprentissage a mauvaise presse dans notre pays, il est considéré comme une voie de garage. » Peut-être parce que certains grands patrons considèrent que si leurs enfants deviennent apprentis, c'est qu'ils ont raté leur vie !
Un lieu commun, maintes fois répété ici, veut que l'apprentissage soit honteusement dévalorisé.
Derrière les images d'Epinal et les larmes de crocodile, la réalité, bien connue mais souvent occultée : ceux qui en dressent ce portrait idyllique ne veulent y envoyer que les enfants... des autres, jamais les leurs qui fréquentent les écoles privées les plus onéreuses afin d'acquérir le bout de papier qui leur permettra de se reconnaître entre eux comme membres d'un même milieu.
Parmi les commentaires de l'article de Marianne, celui-ci, auquel je souscris entièrement :
"Peut-être parce que certains grands patrons considèrent que si leurs enfants deviennent apprentis, c'est qu'ils ont raté leur vie !"
Non, c'est pas pour ça.
C'est parce que la hiérarchie sociale est ainsi faite que plus vous êtes formé à un métier précis, moins vous avez de chances de vous y élever : le technicien de ceci ou de cela a un poste bien délimité, avec un salaire précis, il y est enfermé, tandis que le polytechnicien, comme Monsieur Frerot justement, ou l'énarque, ou l'ancien élève d'un IEP, a un diplôme flou qui lui permet d'occuper des fonctions très différentes et d'avoir un revenu lui aussi très fluctuant parce que négociable. Parce qu'au fond, il a droit à ces postes non pas à cause d'une formation précise (en général, il apprend sur le tas) mais parce qu'être passé par une grande école montre qu'il peut être un membre de la caste dominante, dont il est probablement lui-même issu (et d'ailleurs, il a beaucoup plus de mal à s'élever sans avoir les réseaux familiaux qui conviennent). Deuxième effet kiss cool : quand on vous envoie directement vous former à un métier sans aucune formation générale, comme c'est le cas pour l'apprentissage, on vous forme comme travailleur à un poste précis, mais on ne vous forme pas à être un citoyen, il faut vous rattraper personnellement pour bien comprendre la société où vous vivez donc pour pouvoir la remettre en cause, c'est beaucoup plus difficile.
C'est pour cela qu'on assiste à ce paradoxe : les PDG valorisent l'apprentissage plutôt que l'enseignement professionnel, parce que ça donne des travailleurs avec une formation précise et qui ont peu les moyens de se défendre ou d'évoluer, mais eux-mêmes n'en viennent pas et pour rien au monde ils n'y enverraient leurs enfants, ceux-ci ont de toute façon un rapport familial à la culture scolaire qui le leur évite (puisque au cours du XXème siècle, la part de chefs d'entreprises héritant leur entreprise de leur famille sans aucune reconnaissance scolaire a largement diminué, les grandes entreprises demandant plus de capital scolaire pour y être reconnu comme chef). L'apprentissage, c'est pour les autres, la classe qu'ils exploitent.

