A Montréal, le ministre de l'Immigration, de la diversité et de l'inclusion défend deux projets de loi controversés, sur la religion et sur l'immigration. Interview:
Source:L'Express.
A seulement 32 ans, Simon Jolin-Barrette est devenu le ministre le plus médiatique de l'actuel gouvernement du Québec. Et pour cause. C'est à ce brillant avocat, engagé très tôt en politique - il a été élu député à 27 ans - que le Premier ministre François Legault, porté au pouvoir en octobre dernier, a confié la lourde tâche de mettre en oeuvre deux de ses principales promesses de campagne : une approche plus restrictive de l'immigration, d'une part, et l'interdiction du port de signes religieux aux fonctionnaires en position d'autorité, d'autre part.
Ces mesures sont loin de faire l'unanimité dans la société québécoise, déchirée entre sa tradition d'ouverture et la crainte récurrente des francophones de perdre leur identité. La province est divisée aussi entre Montréal, très diverse et ouverte, et les régions, beaucoup plus conservatrices. Sous ses airs un peu lisses de gendre idéal, Jolin-Barrette se retrouve ainsi en première ligne à l'Assemblée nationale du Québec pour défendre les deux projets de loi les plus controversés du moment. Avec un défi de taille : les faire adopter en un temps record, avant la fin de la session parlementaire, le 14 juin.
L'EXPRESS : Vous avez déposé, le 29 mars dernier, un projet de loi visant à affirmer la laïcité de l'Etat. Pourquoi était-ce nécessaire ?
Simon Jolin-Barrette. Au Québec, voilà plus de cinquante ans, nous avons décidé dans les faits de séparer l'Etat et la religion (catholique, en l'occurrence) : l'administration des écoles et des hôpitaux par des congrégations religieuses a été rapatriée sous la responsabilité de l'Etat. Nous voulons aujourd'hui inscrire formellement dans la loi que l'Etat québécois est laïc. Cela n'a jamais été fait auparavant, mais c'est l'aboutissement d'un processus naturel. Nous estimons aussi, comme 9 Québécois sur 10, que les services publics doivent être donnés et reçus à visage découvert. Il n'y aura plus d'accommodement possible avec le citoyen, sauf pour des raisons médicales ou de handicap, et ce afin de répondre à des impératifs de sécurité et d'identification. De même, un fonctionnaire ne pourra refuser de délivrer un service en invoquant la confession d'un usager.
La laïcité est-elle à ce point menacée au Québec ? Des cas de fonctionnaires portant des signes religieux ostentatoires ont-ils été signalés ?
Non, mais il est important d'établir des balises claires. Cela fait onze ans que la société québécoise débat de ce sujet, depuis la commission Bouchard-Taylor, chargée par le gouvernement libéral d'entendre les citoyens sur les questions liées aux "accommodements raisonnables" consentis aux minorités culturelles et religieuses. En 2013, le Parti Québécois est revenu sur le sujet avec sa Charte des valeurs, mais il n'a pas convaincu. La loi votée en 2015, sous le gouvernement libéral qui lui a succédé, a été en partie invalidée par la justice. Il est temps de tourner la page. Notre projet est modéré, équilibré et applicable.
Certains dénoncent pourtant un texte anti-islam et potentiellement discriminatoire envers les minorités religieuses...
Tous les signes religieux sont visés par la loi. Il existe un consensus au Québec pour interdire leur port aux fonctionnaires en position d'autorité que sont les juges, les policiers et les gardiens de prison. Cela avait déjà été recommandé par la commission Bouchard-Taylor, en 2008, et, aujourd'hui, les deux tiers des Québécois affirment qu'on devrait interdire les signes religieux aux personnes en position d'autorité. Nous y avons ajouté les enseignants des écoles primaires et secondaires pour des raisons évidentes: leur rôle n'est pas de faire du prosélytisme. Il n'est pas question de discrimination. Mais il y a un équilibre à trouver entre les droits individuels, protégés par la Charte québécoise des droits et libertés, et les droits collectifs, comme la neutralité de l'Etat à laquelle la société est attachée. Nous souhaitons clairement que les libertés et droits fondamentaux s'exercent dans le respect de la laïcité de l'Etat.
Depuis 1936, pourtant, un crucifix trône à l'Assemblée nationale, dans le salon bleu où débattent les députés, au-dessus du siège de l'orateur principal...
Ce crucifix est un symbole historique, il fait partie de notre patrimoine. Mais nous avons indiqué qu'une fois le projet de loi adopté, il sera retiré du salon bleu et mis en valeur ailleurs dans le bâtiment. Le Québec est une société ouverte, accueillante, qui évolue depuis quatre cents ans à son propre rythme. Elle forme au sein du Canada une société distincte, comme l'a d'ailleurs reconnu la Cour suprême fédérale. Le modèle de laïcité que nous proposons est le reflet de notre histoire, d'un vivre-ensemble qui nous est propre. Nous avons fait le choix de l'interculturalisme plutôt que du multiculturalisme défendu par le gouvernement fédéral.
Est-ce pour cela aussi que vous défendez une autre loi visant à réduire les seuils d'immigration ?
L'objectif du projet de loi déposé le 7 février dernier est de répondre aux enjeux socio-économiques du Québec par une intégration réussie des immigrants. Si nous voulons ramener de 50 000 à 40 000 le nombre de personnes accueillies cette année dans la province, c'est pour nous assurer de mieux les intégrer. Nous recevons chaque année plus d'immigrants, par rapport à sa population, que la France, l'Italie ou les Etats-Unis. Nous voulons mieux adapter le profil des nouveaux arrivants aux besoins du marché du travail. Car il y a eu beaucoup de rêves déçus. Près de 60% des immigrants arrivés depuis moins de cinq ans occupent un poste où ils sont surqualifiés. Les immigrants arrivés depuis moins de cinq ans affichaient aussi en 2018 un taux de chômage deux fois plus élevé (11,4%) que la population native (5,5%). Cela ne peut pas durer. D'autant que nos employeurs souffrent d'une pénurie de main-d'oeuvre dans certains secteurs et dans certaines régions.
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