Encore un journaliste auditionné pour avoir enquêté sur les services secrets français
Alex Jordanov, auteur du livre Les Guerres de l’ombre de la DGSI, a été entendu la semaine dernière dans le cadre d’une enquête pour « compromission du secret-défense ». Son tort ? Avoir fait parler des officiers de la DGSI.
«Ils m’ont posé des questions sur des passages de mon livre, si les prénoms utilisés pour désigner mes interlocuteurs au sein de la DGSI étaient les vrais prénoms ou des pseudos. Je leur ai répondu que je trouvais cela curieux qu’ils ne s’intéressent pas plutôt aux ratés de ce service… »
Le journaliste Alex Jordanov a été entendu, jeudi 27 février, par des policiers de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP) de Paris dans le cadre d’une enquête ouverte pour « compromission du secret-défense » visant son livre publié en avril 2019 : Les Guerres de l’ombre de la DGSI. Il se fondait dans ce livre sur le témoignage de plusieurs officiers encore activité ou à la retraite depuis peu du service de contre-espionnage français.
Dans le communiqué de son éditeur, Nouveau Monde éditions, il est indiqué que cette audition, libre, ferait suite à un dépôt de plainte de la DGSI même. Contacté à plusieurs reprises depuis mercredi, le service de renseignement n’a jamais répondu aux messages laissés par Mediapart.
Lorsqu’il a été entendu par la police judiciaire parisienne jeudi dernier, « les enquêteurs ont demandé à monsieur Jordanov de divulguer les sources de son enquête au sein des services, ce qu’il a évidemment refusé, au nom du secret des sources et de la liberté d’informer, principes établis par la loi », y précise la maison d’édition.
Selon l’article 413-11 du code pénal, le délit de compromission du secret-défense est passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.
Contacté, Yannick Dehée, le fondateur et directeur de Nouveau Monde éditions, s’inquiète : « C’est la première fois qu’un service poursuit un de nos livres [Mediapart a dénombré plus de 50 ouvrages ayant trait au monde de l’espionnage et des services secrets au catalogue de l’éditeur – ndlr]. Et ce alors que nous avions pris soin de retirer un chapitre entier et plusieurs passages du manuscrit qui évoquaient des affaires toujours en cours pour ne pas exposer des agents. Nous ne sommes pas irresponsables. Cette enquête ouverte contre le livre veut bien dire que l’on n’a pas le droit d’écrire sur la DGSI. En tout cas pas quand ce n’est pas du publi-rédactionnel… »
L’éditeur, également visé par la plainte de la DGSI, n’entend pas retirer de la vente Les Guerres de l’ombre de la DGSI ; au contraire, il a envoyé l’ouvrage à la réimpression. De son côté, William Bourdon, l’avocat d’Alex Jordanov, dénonce « une procédure [qui] s’inscrit dans une logique d’intimidation à l’égard des journalistes d’investigation en France depuis plusieurs années ».
En 2019, la DGSI a convoqué une dizaine de journalistes ayant enquêté sur les conditions dans lesquelles avaient été livrées des armes françaises au Yémen (à la suite d’une plainte déposée par le ministère des armées, là aussi pour « compromission du secret de la défense nationale », l’affaire a depuis été classée sans suite) et sur l’affaire Benalla. « De telles procédures portent directement atteinte au droit d’informer, mais également au secret des sources dont il est le corollaire », fait remarquer Me Bourdon.
En 2016, notre collaborateur Clément Fayol avait révélé dans Mediapart un rapport du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) montrant la complaisance et les compromissions géopolitiques de la France avec le dictateur Idriss Déby, au Tchad.
Le journaliste ainsi que le directeur de la publication de Mediapart, Edwy Plenel, avaient été entendus comme suspects, en présence d’un avocat, pour « compromission du secret de la défense nationale ». L’affaire s’est close pour Clément Fayol, le 2 octobre 2018, par un rappel à la loi du parquet de Paris.
Dans le document final d’enquête, il lui a été rappelé par le procureur de l’époque, François Molins, aujourd’hui procureur général de la Cour de cassation, qu’il lui était interdit de récidiver dans les six prochaines années, faute de quoi il pourrait être renvoyé devant le tribunal correctionnel pour y être jugé.
Le 17 septembre 2015, la cour d’appel de Paris a reconnu « coupables du délit de révélation de l’identité réelle d’un agent d’un service spécialisé de renseignements » et condamné à une très symbolique peine d’amende de 2 000 euros assortis du sursis, et à un euro de dommages et intérêts, les journalistes Olivia Recasens, Christophe Labbé, Didier Hassoux et leur éditeur Robert Laffont.
Leur livre, L’Espion du président, paru trois ans plus tôt et consacré à Bernard Squarcini, le patron alors de l’ancêtre de la DGSI, avait été attaqué par cinq agents qui se retrouvaient nommément cités dans ses pages.
Mais, comme l’avait fait remarquer l’avocate des journalistes, Me Anne Boissard, l’identité et la fonction dans le service de renseignement de quatre de ces agents avaient déjà été citées dans des articles de presse ou dans des documents officiels consultables sur Internet. Les demandes de ces agents avaient d’ailleurs été déboutées par la cour d’appel.
Seul le fait de révéler l’identité du cinquième agent avait entraîné la condamnation des journalistes, alors même que c’était l’identité de cet homme et son lien familial avec un affairiste corse lié au grand banditisme qui étaient justement d’intérêt général.
On notera que les deux seuls livres consacrés exclusivement au service de contre-espionnage français, L’Espion du président et Les Guerres de l’ombre de la DGSI, auront donc fait l’objet de procédures judiciaires…
Interrogé sur ce contexte, un chercheur qui a requis l’anonymat considère toutefois que « les services de renseignement des démocraties libérales réagissent de manière similaire dès lors que la presse dévoile des informations les concernant. Dans ce domaine, il n’y a pas de spécificité nationale… ».
Dans son livre paru début février Lève-toi et tue le premier (Grasset), le journaliste israélien Ronen Bergman raconte en prologue la censure militaire à laquelle il a dû faire face et comment le Mossad est parvenu à lui interdire l’accès à certaines de ses sources, ce qui ne l’a toutefois pas empêché de rédiger plus de 800 pages très documentées sur les assassinats ciblés commandités par Israël.
L’affaire qui vise Alex Jordanov a, elle, une particularité par rapport aux précédents évoqués plus haut : l’auteur du livre sur la DGSI aurait fait l’objet, avant son audition, « d’une visite suspecte, d’évidence à des fins de collecte d’informations », selon l’expression employée par Me Bourdon, à son domicile, alors qu’il s’était absenté 20 minutes pour accompagner sa fille à l’école.
Alex Jordanov a en effet constaté la présence d’une caméra miniature dans le couloir menant à son appartement. Une caméra orientée face à la porte d’entrée du domicile du journaliste, nous a expliqué celui-ci.
« Il y a tout lieu d’être préoccupés si, dans la France actuelle, on use, à l’égard des journalistes enquêtant sur les éventuels dysfonctionnements de l’État, de moyens d’action qui semblaient jusqu’ici réservés aux terroristes », s’alarme dans son communiqué l’éditeur Yannick Dehée.
La loi du 30 octobre 2017 stipule qu’un parlementaire, un magistrat, un avocat ou un journaliste ne peut être l’objet « d’une technique de recueil de renseignement », « à raison de l’exercice de son mandat ou de sa profession ».
Si un service de renseignement veut surveiller l’une de ces personnes « ou ses véhicules, ses bureaux ou ses domiciles », il doit en faire la demande à la commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), qui devra rendre un avis.
Ensuite, si l’avis est favorable, le premier ministre devra rédiger une « autorisation spécialement motivée ». Les modalités d’exécution de la surveillance seront transmises à la CNCTR, qui devra veiller à ce que l’atteinte aux secrets protégés (secret des sources, de l’instruction…) soit « nécessaire et proportionnée à la défense et à la promotion des intérêts publics ».
Alex Jordanov (qui a déposé plainte), son éditeur et son avocat ne peuvent pas affirmer que c’est un service de l’État qui a posé cette caméra. En revanche, on peut souligner que ladite caméra a été installée dans le couloir et non dans l’habitation du journaliste, ce qui pourrait ne pas entrer dans le cadre de la loi de 2017 et dans le champ de contrôle de la CNCTR…
La DGSI et le ministère de l’intérieur n’ayant pas répondu à nos relances, nous n’avons pas pu avoir de réponse sur l’origine de cette caméra.