Un fonctionnaire de police du XXe arrondissement de Paris est soupçonné d’avoir participé à un trafic de véhicules volés.
Plus d’une centaine de voitures ont été revendues frauduleusement avec la complicité d’un ou plusieurs policiers, qui les ont sorties des fichiers des véhicules volés. L’IGPN enquête sur ce trafic d’une ampleur rare.
Source:Le Parisien.
L'affaire semble impossible à croire de prime abord: Aidés de complices extérieurs, un ou plusieurs policiers participaient à la revente de voitures volées qui leur étaient confiées durant leurs procédures judiciaires.
Cette combine assurait de confortables revenus à au moins un fonctionnaire. Principal suspect, cet homme a été en poste dans deux commissariats parisiens, dont celui du XXe arrondissement.
« Depuis début 2020, plus de vingt véhicules, dont certains valant plus de 20 000 euros, ont mystérieusement disparu des fichiers de la police et sont retournés en circulation, indétectables », précise-t-on encore. Les premiers faits dateraient de 2017 et plus d'une centaine voitures seraient passés par cette filière. « En termes de préjudice, on est au-delà de 3 millions d'euros, indique un des acteurs du dossier. Et c'est sans compter sur l'image que cela donne encore de la police… »
Un vaste réseau identifié à l'échelle de l'Ile-de-France:
L'Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices, mène une surveillance et une enquête discrète depuis plusieurs mois. « 15 personnes dont un policier ont été placées en garde à vue ce mardi matin sur commission rogatoire.
Elles l'ont été essentiellement pour des faits de recel de vol en bande organisée, blanchiment, association de malfaiteurs, corruption et modification frauduleuse de données à l'encontre d'un système informatisé de données mis en œuvre par l'État », indique une source judiciaire. Une information judiciaire avait été ouverte le 9 mars dernier.
Des complices extérieurs à la police, des garagistes ou particuliers, ont été identifiés en tant que receleurs dans plusieurs départements franciliens.
Au commissariat du XXe arrondissement, même la hiérarchie n'a pas eu vent de ce dossier. « Impossible de savoir qui est complice, et en dehors des dossiers de stupéfiants, on a rarement vu un trafic et une fraude de cette ampleur dans la police, parisienne de surcroît », souligne une source proche du dossier.
« Mais après de nombreuses vérifications, il n'y aurait qu'un seul policier impliqué, les autres auraient agi sans comprendre ce qui se tramait, précise une autre. Les agents qui ont sorti les voitures de la liste des voitures volées l'ont fait en toute bonne foi, sur l'appel du principal suspect », appuie une autre source.
Des véhicules disparus des fichiers:
Tout a commencé grâce aux plaintes de particuliers et une alerte d'Argos, perplexe face à des dossiers non-clôturés. Créé en 1984, ce groupement d'assurances est chargé de faciliter les recherches de véhicules volés. Or, certains d'entre eux ont disparu mystérieusement des fichiers de la police, sans que leurs propriétaires ou les assurances ne les récupèrent.
C'est justement ce qui est arrivé à Ihsan (le prénom a été modifié), vivant en Seine-Saint-Denis, dont le véhicule fait partie de ceux qui ont été détournés. « Mon Audi circule, aux mains d'un autre, sans que je l'aie vendu ni que mon assurance ne m'ait remboursé », s'emporte-t-il. Le numéro de châssis et les légères rayures prouvent qu'il s'agit bien de celle que ce trentenaire s'est fait dérober le 14 février dernier, alors qu'il pensait la vendre 27 000 euros.
« L'acheteur voulait l'essayer avant de la prendre, je lui ai passé la clé, mais le temps que je monte à la place passager, il avait démarré », s
Pas un centime de dédommagement:
Le vendeur floué file au commissariat local, en Seine-Saint-Denis, pour déposer plainte, puis contacte son assurance. « Mais comme c'était un vol par ruse, sans effraction, ce n'était pas pris en charge », déplore-t-il. Il n'obtient donc pas un centime de dédommagement et rumine durant plusieurs semaines.
Le 11 mai, il reçoit un courrier de son assureur : « Les autorités nous informent que l'Audi a été retrouvée le 6 mai ». Ihsan est donc invité à prendre attache avec les policiers de la direction territoriale de la sécurité de proximité du XXe arrondissement pour récupérer sa voiture. Dès le lendemain, il se présente à l'accueil du commissariat parisien.
« On m'a pris de haut en me disant que mon véhicule n'avait pas été retrouvé et on m'a même demandé si je ne cherchais pas à arnaquer quelqu'un, relate le propriétaire de l'Audi. J'ai rappelé mon assurance qui m'a dit que c'était incompréhensible. »
Le 1er juillet son assureur lui envoie une nouvelle lettre intitulée « vol véhicule retrouvé », stipulant cette fois : « A ce jour, l'avancée de l'identification n'a pas évolué. Mais l'enquête est toujours en cours ». Des propos nébuleux. « Mais qui confirment que le véhicule n'est plus retrouvé », décrypte Me. Arnaud Dobblaire, qui défend la victime.
«Il n'y a que les policiers et les gendarmes qui peuvent procéder à ce type d'acte»:
Entre-temps, en toute discrétion, au commissariat du XXe arrondissement, les malfrats n'ont pas chômé. Dès le 7 mai, soit au lendemain de sa découverte rue Pelleport (Paris XXe) et avant qu'Ihsan ne soit informé par courrier que son véhicule a été récupéré, l'Audi est effacée du fichier des véhicules volés. « Il n'y a que les policiers et les gendarmes qui peuvent procéder à ce type d'acte », indique une source proche du dossier.
La voiture a été confiée immédiatement à un garage complice, installé boulevard Macdonald (XIXe), qui met la voiture à son nom. Ce professionnel n'est qu'une façade pour brouiller les pistes, car en allant sur place, on se retrouve face à un immeuble d'habitation, aucun garage n'est mentionné sur les boîtes aux lettres.
« Plusieurs garagistes, même certains en banlieue semblent être impliqués », précise une source proche de l'enquête.
Le 12 mai, au moment où Ihsan sort du commissariat bredouille sans avoir pu récupérer son Audi, une femme vivant dans le Val-de-Marne a, de son côté, déjà refait la carte de grise de la voiture à son tour. Son rôle dans cette association de malfaiteurs est de trouver un acquéreur. Une famille étrangère à cette fraude, vivant près de Lens (Pas-de-Calais), achète alors l'Audi en toute bonne foi.
« Pour eux, il n'y a aucun moyen de connaître l'historique et de savoir que cette voiture a été volée, tout est en ordre et la préfecture a immatriculé le véhicule sans problème, comme lors des transactions précédentes, indique une source proche de l'enquête. Le scénario est parfaitement rôdé, le vendeur demande s'il est possible d'être payé en liquide et consent à faire une ristourne à l'acheteur dans ce cas. »
«Leur magouille pouvait continuer longtemps»:
« Si j'étais resté les bras croisés, leur magouille pouvait continuer longtemps », lance Ihsan qui a déposé plainte contre X pour ce recel.
Toujours sans nouvelle de sa demande de restitution du véhicule,Ihsan, qui a dû acheter une autre voiture,a décidé d'assigner l'Etat en justice.« L'Audi n'aurait jamais dû sortir du fichier des véhicules volés sans être restitué à son légitime propriétaire ou à son assureur, martèle Me Arnaud Dobblaire.
Cette manipulation n'a pu être effectuée qu'avec l'assistance d'un ou plusieurs policiers, fonctionnaires de l'Etat. Compte tenu de la faute lourde dans le cadre d'une procédure judiciaire, l'Etat a engagé sa responsabilité et doit réparer le dommage causé à mon client. »
https://www.leparisien.fr/paris-75/un-p ... 413042.php

